L'oeil dans sa poche numéro 18
Portraits de créateurs en Rhône-Alpes
Arts plastiques, Design, Photographie, Céramique, Illustrations, Graphismes,...
 

Dominique Torrente

artiste

CONTACT

http://www.dominiquetorrente.com/

FORMATION

École des Beaux Arts de Saint-Etienne
Faculté d’arts plastiques de Paris Sorbonne

INFLUENCES

Il y a d’abord des écrivains... La littérature et les sciences humaines. Margaret Mead, Levis Strauss, Albert Camus, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Georges Didi Huberman, Philip Roth, mais aussi la psychanalyse avec Freud et Lacan. Et la renaissance italienne est une de mes passions. Beaucoup de choses m’intéressent.

 

PARCOURS

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Mes études aux Beaux-Arts de Saint-Étienne m’ont permis de m’ouvrir à de nombreux domaines, avec comme principal intérêt le travail sur l’écrit dans les arts plastiques.

J’ai poursuivi mes études à la Sorbonne car je cherchais plus d’éléments théoriques. La découverte des artistes travaillant avec le texte, comme le groupe Art and Language, la poésie concrète , Kosuth, Fluxus, Hanne Darboven, Jenny Holzer… mais aussi, « Support/ Surface », toutes ces « rencontres » m’ont permis de développer mes recherches. La plupart de ces artistes souhaitaient que le spectateur ne soit pas seulement dans un rapport émotionnel mais qu’il se pose des questions, qu’il développe une réflexion.

J’ai également été très influencée par le travail théorique de Antoine Compagnon, « La seconde main ou le travail de la citation ».

Les recherches de ces artistes conceptuels sont venues tout de suite après la seconde guerre mondiale, après le chaos et la découverte des camps de concentration. Cette période a vu surgir des mouvements artistiques très revendicatifs sur la nécessité de transformer l’art.

Aujourd’hui, les œuvres de Jean-Michel Albérola et de Tania Mouraud m’intéressent beaucoup. Toutes ces questions de redéfinition de l’art sont passionnantes et je me suis plus particulièrement intéressée à la façon de donner corps à l’écrit.

Donner du corps à la langue, ce qui est paradoxal.

 

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Je ressens une forte émotion, ainsi qu’un état très particulier et une relation très intime avec l’objet livre, lorsque je lis.

Je me rappelle encore les émotions très intenses de mon apprentissage de la lecture et de l’écriture. Voir que de petits signes noirs, ces sortes de pattes de mouche allaient pouvoir être déchiffrées et lues me semblait fantastique !

J’ai fait toute une série de travaux qui superposaient des textes qui n’avaient pas toujours de liens les uns avec les autres. Je pouvais ainsi sérigraphier un texte littéraire sur les pages d’un roman à l’eau de rose, ou un texte littéraire sur un texte théorique.

La superposition des écritures, et les différents niveaux de lecture m’intéressent.

J’appartiens à un milieu assez populaire, mais appartenant à une culture ouvrière forte, qui proposait des repères, des solidarités et un langage bien à elle. Néanmoins je me devais, en faisant des études supérieures, d’aller vers ces autres univers que sont les autres cultures, les textes universitaires, la connaissance théorique.

Et pour mieux comprendre un texte, j’ai souvent ressenti le besoin de le réécrire.

En réécrivant tout un livre du philosophe Jean François Lyotard "Des dispositifs pulsionnels", j’ai constaté qu’il se passait quelque chose de vraiment intéressant sur l’envers des pages. J’avais choisi un papier un peu fragile et la trace de l’écriture à l’encre perçait le papier, comme la trace d’un nouveau texte que je trouvais très curieux et qui donnait un autre sens, une sorte d’ autre écrit, au texte qui m’échappait.

J’étais en train de m’approprier ce texte, d’en faire autre chose, c’est aussi un peu comme si je me prenais pour l’auteur ! Mais surtout, cela provoquait un palimpseste étonnant qui déplaçait le sens.

 

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J’ai très vite fabriqué d’autres livres d’artiste.... ou transformé des livres pour les mettre dans l’espace à la manière de grandes toiles. Ce qui transgressait les normes, et en même temps justifiait ma place aux Beaux-Arts !

J’ai utilisé pour plusieurs de ces livres d’artiste du papier pelure qui est un papier très fin qui servait à faire des doubles, et une frappe à la machine à écrire.

Ce papier translucide permet de créer des superpositions d’écritures : par la réécriture, je garde une trace de ma lecture, il y a une appropriation de l’écriture de l’autre, mais il y a création, intervention, manipulation..

C’est un jeu graphique, une réinterprétation plastique, formelle du texte choisi qui, lui, est devenu illisible, ou partiellement lisible !

Mais c’est surtout une ouverture sur le sens comme le signifie Umberto Ecco. Dans son ouvrage « La poétique de l’œuvre ouverte » .

 

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C’est plus qu’une mise en forme d’un texte, c’est une extraction, une jubilation d’appropriation, un déplacement, l’extrême bonheur de la lecture.

« Le plaisir du texte », si bien décrit par Roland Barthes.

Je me suis également beaucoup intéressée à ce que dit Lacan sur le " parlêtre", c’est-à-dire que nous sommes constitués par le langage, c’est ce qui nous différencie de l’animal.

On se rend bien compte à quel point il est complexe d’écouter et de comprendre la parole de l’autre, c’est la source de beaucoup d’incompréhensions entre les gens, entre les peuples.

Cette réinterprétation constante qui a lieu dans le langage me passionne.

 

PRODUCTION

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Cette série présente une réflexion sur la juxtaposition de deux mondes que tout oppose, culture populaire et culture dite savante.

Suite à une résidence d’artiste, je me suis intéressée aux travaux dits « féminins » des femmes des milieux ouvriers. Les sortes de broderies au point appelées canevas et qui présentent des peinture célèbres sont une façon de s’approprier le chef d’œuvre.

Apporter la couleur dans les intérieurs modestes et l’image picturale, comme celle intitulée « la liseuse » de J. H. Fragonard, montre le désir de ces femmes de s’ouvrir à un ailleurs… et d’aborder une autre culture. Cette problématique d’un monde ouvrier qui aspire à une culture sans aspirer à la classe des élites m’intéresse.

Dans cette série, la sculpture crée une chose tout à fait improbable, un volume de textile embouti sur un volume d’Art Minimal. Transgresser les règles, déplacer les repères, c’est ce qui m’intéresse.

Ce morceau de tapisserie modeste déplacé dans ce nouveau contexte prend un nouveau sens. ce qui m’intéresse est le déplacement du sens, la remise en cause des idées toutes faites, des a priori. Pour cela les objets doivent aller au bout de ce qu’ils sont, ils doivent être suffisamment précis.

Les gens ne savent en général pas qu’en penser, et c’est la vraie question ! Qu’est-ce que ça nous dit ? Comment je comprends ces hybridations. J’aime déplacer les certitudes.

 

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Je fais toujours plusieurs objets, ou plusieurs dessins, qui forment un ensemble pour que l’idée s’affine, s’affirme, se déploie..

Une recherche d ’artiste a besoin de se déployer dans plusieurs objets ( ou de nombreuses réalisations) pour que l’on comprenne sa manière de creuser une question.

Les artistes qui n’ont qu’un univers formel ne m’intéressent pas beaucoup. Quand il y a plusieurs pièces, plusieurs œuvres d’un même artiste dans une exposition, je peux davantage m’impliquer et re-garder de façon plus profonde et j’ai davantage l’impression de pouvoir entrer dans la réflexion de l’artiste.

La compréhension de l’œuvre n’est pour autant pas le travail principal. Mon travail consiste à fabriquer, à manipuler, à construire une œuvre, c’est dans le faire et le penser, que cela se passe, tant mieux si des personnes rentrent dans cet univers.

J’aime les couleurs et les matières, je laisse volontairement traîner des matériaux ou des objets dans l’atelier en attendant de pouvoir les utiliser.

L’invitation à exposer sur un thème ou dans un cas précis m’amène à travailler avec des matériaux différents, et c’est aussi une sorte de défi et cela me permet de creuser une question sous un autre angle.

Invitée à une biennale de la céramique sur le thème « Construire, élever la matière », j’ai souhaité réaliser une sorte de herse, élément défensif de l’architecture.

J’ai travaillé en céramique et utilisé des formes oblongues, évoquant des éléments architecturaux ou organiques saillants, tels que sein, sexe.., chaque céramique présentait également quelques mots.

Un texte accompagne cette œuvre.

De clou à clou, en rythme bien régulier, Cônes, cylindres, pinacles, bossages, surgissent du mur ; Entre les ronds méplats blancs* s’élève une herse. Fragile, Mon corps est mon seul rempart.

*méplat : archit. Plan intermédiaire faisant la transition entre deux surfaces, Larousse.

 

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Je réfléchis depuis deux ans environ sur la notion de travail.

Qu’est-ce que c’est que le travail ? Comment sont les nouvelles formes du travail, Est-ce qu’on en retire autre chose que de l’argent ? Quelle mémoire on en a ? Qu’est-ce qu’on en garde ?

J’ai réalisé différentes choses, des dessins, des photographies et j’ai présenté diverses œuvres avec une artiste dans un premier « chantier » une première exposition au Polaris à Lyon en 2014.

Je prépare un petit livre d’artiste qui s’appelle" On peut tout faire avec des briques". J’ai récupéré des vieux recueils de fabrication de brique, que j’utilise en mariant des univers par collage.

Je travaille aussi très souvent à partir d’anciennes fiches d’examen de mécanique générale qui me fascinent par la présence d’un vocabulaire qui m’échappe : dentures radiales, cônes morse, cages à aiguilles ... Ce sont des disciplines qui disparaissent.

Je suis intéressée par d’autres langues, j’aime être novice dans un domaine, c’est un moment d’expérience, d’aventure et ou je réfléchis le plus à comment j’apprends et comment je comprends.

C’est en apprenant une autre langue qu’on commence à comprendre ce qu’est un langage.

 

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Je travaille avec une association d’aide aux jeunes femmes en Inde, qui apprend ou réapprend aux femmes à lire et à écrire pour qu’elles deviennent autonomes.

On leur réapprend aussi la broderie à la perle, savoir ancien qui s’était perdu.

Au lieu de leur faire faire des motifs décoratifs sur des pochettes, nous sommes plusieurs artistes à leur proposer des textes à broder.

Pour un des partenariats, Je leur ai envoyé des mots de vocabulaire de mécanique et je leur laisse choisir une couleur et le type de broderie.

 

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J’aime aller vers des univers différents.

Je fais une série sur les femmes qui me touchent et que j’admire. J’ai écrit un petite texte au moment de la mort de Pina Bausch, j’ai fait broder ce texte sans le cadrer pour que les mots se rencontrent différemment.

Aller vers des travaux qui utilisent le fil est un retour vers mon histoire familiale.

Mais je veux utiliser la fibre sans être dans une pratique trop intimiste.

Le textile, ce qui couvre le corps, a à voir avec la société humaine entière, pas seulement avec les femmes.

Ce n’est pas innocent si je brode du texte et pas des motifs.

  • Dominique Torrente - artiste
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